Dhewadi Hadjab

22 août – 19 septembre 2020

 

Mais quel rapport, serait-on tenté de dire ? Quel rapport entre ce corps tendu comme un arc et l’accoudoir du canapé sur lequel il se tend ? Au rapport naturel d’un corps avec l’objet fait pour l’accueillir et lui offrir la meilleure assise, le peintre répond par ce déplacement excentrique, sans rapport, où la gêne ne vient pas d’une figuration incongrue mais de deux données naturelles (un corps et l’espace) qui ne se rapportent soudainement plus l’une à l’autre. Alors, quel rapport ? Ce rapport que l’on dit pour la correspondance entre les parties d’un tout est sans doute la règle de l’art, figuratif comme abstrait, et que la peinture de la Renaissance a imposée, notamment par la perspective que Dhewadi Hadjab maîtrise à la perfection, jusque dans ses aberrations. En unifiant de manière mathématique toutes les figures dans un espace géométrique, en faisant que leur rapport soit logique (diminution des proportions à mesure que l’on s’éloigne du premier plan), ce « nouvel art de peindre », comme l’appelait Alberti en 1435, créait soudainement un accord qui semblait naturel entre les parties du tout : un corps proportionné pouvait rentrer en rapport avec un espace lui-même proportionné.

Mais quel rapport, encore ? Un rapport, c’est aussi une action de rapporter : de la terre portée dans un lieu, de l’eau par la marée. Mettre là, dans un endroit particulier, une masse, un objet, un corps qui n’y était pas auparavant. Des figures de rapport, sans doute, celles que le peintre dé-place dans des espaces familiers. Telle cette femme au pantalon rouge, allongée sans que l’on puisse en comprendre la logique (le rapport est aussi, comme très souvent dans la peinture figurative, une affaire d’histoire, de mise en récit. Quels rapports pouvons-nous imaginer entre les figures, entre les lieux, les gestes (un personnage monte t-il un escalier ou le descend-il) ? et comment, à partir de ces termes, sommes-nous encouragés à établir une fiction dont tous les éléments ne sont pourtant pas présents : une femme est tombée dans l’escalier, l’a-t-on poussée ?  – voilà le type de rapport que le spectateur ne peut s’empêcher de faire devant une image : les coussins ont été jetés par la femme, par une autre personne déjà partie (une de celle visible par la fenêtre), un cactus a été posé sur un canapé, un pan de la tapisserie a été arraché ou est tombé par usure ?…) sur un escalier de bois. Son corps ne parait pas se rapporter au lieu où il se trouve exposé mais comme rapporté d’ailleurs : d’un lit, d’un canapé, d’un tapis de coussins…Peut-être même ce corps pourtant habillé répond-il à l’effet d’un plaisir comme celui que l’on peut ressentir dans ce que la langue nomme un « rapport ».

Ou cet autre personnage, renversé sur un fauteuil, la bouche ouverte sur ses dents dont la passion semble sans rapport, sans lien avec la pièce vide où il se trouve, à la manière de ces hystériques de Charcot arcboutées, soumises, par le moyen de leur corps affecté, à des attaques dont l’origine reste inconnue aux yeux extérieurs (« rapport » veut également dire ces remontées de vapeur de l’estomac à la bouche). Ce cri qui disjoint l’espace du « corps propre » et celui ambiant, commun et anonyme, et qui fait que le peintre nous donne là à voir, à sentir cette étrange mobilité d’un espace thymique, mouvant au gré des affects et ne s’accordant plus aux données de l’espace géométrique. Le vide est aussi bien celui, rationnel, de l’espace du monde que celui, subjectif, d’un cœur (comme rapporté de l’analyse d’une psychopathologie de l’espace par Ludwig Binswanger).

Et finalement, ce peintre couronné, regardant une toile (la sienne ?) n’est-il pas sans rapport avec le vieux Titien qui s’est lui-même représenté, dans une de ses dernières toiles, figurant le supplice de Marsyas, sous les traits d’un roi Midas désorienté. Un peintre couronné, aux oreilles d’âne, affublé ainsi parce qu’il avait eu la folie de préférer la musique sauvage de Pan à celle harmonieuse, faite de rapports, d’Apollon. Sans rapport ? Je n’en suis pas certain…

Guillaume Cassegrain, professeur d’histoire de l’art moderne, Université Grenoble Alpes